Hermès, dieu messager : le rôle secret qu’il joue dans les légendes d’Homère

Hermès occupe dans les épopées d’Homère une position que sa seule étiquette de « messager des dieux » ne suffit pas à décrire. Dans l’Iliade et l’Odyssée, il apparaît à des moments précis, avec des fonctions distinctes selon le récit – ce qui permet de mesurer l’écart entre son portrait canonique et ce que les textes homériques lui font réellement accomplir.

Hermès dans l’Iliade et l’Odyssée : deux rôles différents

La comparaison entre les deux épopées révèle une asymétrie notable. Dans l’Iliade, la messagère officielle des dieux est Iris, pas Hermès. Ce dernier n’est convoqué qu’une seule fois de façon centrale : au chant 24, pour escorter Priam à travers le camp grec.

L’Odyssée redistribue les rôles. Hermès y remplit la fonction de messager divin à deux reprises au moins : il transmet à Calypso l’ordre de Zeus de libérer Ulysse (chant 5), et il intervient au chant 10 auprès d’Ulysse face à Circé. Cette concentration de missions dans l’Odyssée contraste avec la discrétion du dieu dans l’Iliade.

Épopée Messager principal Rôle d’Hermès Chants concernés
Iliade Iris Guide de Priam jusqu’à Achille Chant 24
Odyssée Hermès Libération d’Ulysse, protection contre Circé, psychopompe Chants 5, 10, 24

Cet écart entre les deux textes n’est pas anodin. Il suggère que la fonction d’Hermès dans la tradition homérique n’est pas figée, mais indexée sur les besoins narratifs de chaque épopée.

Le chant 24 de l’Iliade : Hermès comme médiateur entre ennemis

Femme lisant l'Odyssée d'Homère sur des marches en marbre antique entourée de colonnes doriques dans un site archéologique méditerranéen

L’épisode du chant 24 de l’Iliade est l’une des scènes les plus commentées de la littérature grecque archaïque. Priam, roi de Troie, traverse la nuit pour rejoindre Achille et réclamer le corps de son fils Hector. Hermès se déguise en jeune homme pour l’escorter.

Ce que la scène révèle dépasse le simple passage d’un message. Hermès rend possible une rencontre entre ennemis irréductibles – une rencontre qui transforme le dernier chant de l’Iliade en scène de deuil partagé. Sans son intervention, Priam ne franchit pas les lignes grecques. Il ne rencontre pas Achille. La réconciliation funèbre n’a pas lieu.

Hermès n’est pas ici un transmetteur d’ordres divins. Il est l’agent qui crée les conditions d’un acte humain impossible par lui-même. Cette nuance distingue son rôle de celui d’Iris dans les autres chants de l’épopée, où la messagère se contente de relayer des injonctions d’un dieu à un autre.

Hermès psychopompe dans l’Odyssée : le passeur, pas le juge

Au début du chant 24 de l’Odyssée, Hermès rassemble les âmes des prétendants tués et les conduit vers le pré d’asphodèles, où elles retrouvent d’autres défunts célèbres. L’épisode est bref, mais il précise un point : Hermès ne juge pas les morts, il les transporte.

Cette distinction importe dans la structure de la mythologie grecque. D’autres figures assument le jugement des âmes. Hermès, lui, assure le passage – un rôle de logistique entre les mondes, cohérent avec sa mobilité entre Olympe, terre et royaume des morts.

  • Chant 5 de l’Odyssée : Hermès descend jusqu’à l’île de Calypso pour lui transmettre l’ordre de Zeus. Le voyage est décrit avec précision dans le texte : il chausse ses sandales ailées, prend son caducée, et traverse les espaces entre Olympe et la mer.
  • Chant 10 de l’Odyssée : avant qu’Ulysse affronte Circé, Hermès lui remet une plante protectrice appelée moly. Son aide n’est pas un combat direct contre la magicienne : c’est la transmission d’un outil qui donne à Ulysse les moyens d’agir lui-même.
  • Chant 24 de l’Odyssée : Hermès conduit les ombres des prétendants vers le séjour des morts. Il ferme ainsi le cycle narratif ouvert par le retour d’Ulysse.

Ces trois interventions dans l’Odyssée suivent un schéma commun : Hermès n’agit jamais à la place des autres, il crée ou rétablit les conditions qui permettent à l’action principale de se dérouler.

Les attributs d’Hermès dans les textes homériques : sandales ailées et caducée

Les épopées homériques décrivent les attributs d’Hermès de façon récurrente. Les sandales ailées (talaria) lui permettent de se déplacer entre les mondes sans délai. Le bâton aux serpents entrelacés, appelé kerykeion en grec (connu en latin sous le nom de caducée), est l’insigne de sa fonction de héraut.

Ces attributs ne sont pas décoratifs. Dans le chant 5 de l’Odyssée, la description de son équipement précède directement la mission : les objets fonctionnent comme des marqueurs narratifs qui signalent qu’une intervention divine est en cours.

Le chapeau ailé (pétase) complète l’équipement dans d’autres sources de la tradition, mais les épopées homériques insistent surtout sur les sandales et le bâton – les deux attributs qui correspondent à la mobilité et à l’autorité diplomatique.

Hermès et Ulysse : une relation de protection récurrente

L’Odyssée établit entre Hermès et Ulysse un lien qui va au-delà d’une intervention ponctuelle. C’est le seul dieu masculin qui intervient directement en faveur d’Ulysse dans les situations les plus critiques – face à Circé, face à la captivité chez Calypso.

Athéna est la protectrice déclarée d’Ulysse dans l’ensemble de l’épopée. Pourtant, dans les deux épisodes où Ulysse fait face à une puissance féminine qui menace de le retenir ou de le transformer, c’est Hermès qui intervient en premier. Cette répartition des rôles entre Athéna et Hermès structure une partie importante de l’architecture narrative de l’Odyssée.

  • Athéna guide les décisions stratégiques et les retours à Ithaque.
  • Hermès intervient dans les passages de frontières : entre l’île de Calypso et le monde, entre l’humain et l’enchanté chez Circé, entre les vivants et les morts au chant 24.

La frontière est précisément son domaine. Dans les deux épopées, Hermès apparaît toujours là où une limite doit être franchie – qu’il s’agisse d’un camp ennemi, d’une île lointaine, ou du royaume des morts. Cette constance traverse les deux textes et dépasse la simple fonction de messager.

Dans les épopées homériques, le rôle d’Hermès se mesure moins à la fréquence de ses apparitions qu’à leur position dans la structure du récit : il intervient aux seuils, aux passages obligés, là où le récit ne peut pas avancer sans lui.

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